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:: vendredi, le 9 janvier 2004
À quand les devoirs d'inventaire ?
« L'ex‑président Dacko repose désormais dans son village natal de Mokinda », titrait une dépêche de l’Agence France Presse le 19 décembre 2003, relative à la fin du mois de deuil et aux obsèques de l’ancien président David Dacko. Et que fait‑on maintenant ? Quelles leçons peut‑on tirer des différents passages aux affaires du patriarche de Mokinda ? Quel bilan tirer de presque cinquante ans de présence sur la scène politique centrafricaine ?
David Dacko, en tant que responsable politique, a posé des actes qui ont engagé nos parents, qui nous engagent aujourd’hui encore et qui, fort probablement, influeront sur l’avenir de nos descendants. Il faut se souvenir que l’instituteur David Dacko est apparu sur le devant de la scène politique nationale dès mai 1957 comme ministre de l’Agriculture, de l’Élevage, des Eaux et forêts, dans le premier gouvernement Boganda. Il sera nommé ensuite ministre de l’Intérieur, de l’Économie et du Commerce en décembre 1958 et reconduit à ce portefeuille après la mort de Boganda, dans le gouvernement éclair de Goumba (8 avril-1er mai 1959). David Dacko sera ensuite président du Conseil avant de devenir président de la République Centrafricaine de l’indépendance jusqu’au 1er janvier 1966. Il sera remis au pouvoir en septembre 1979 par l’armée française, avant de céder de nouveau le pouvoir aux militaires centrafricains le 1er septembre 1982.
Que peut‑on retenir du parcours politique de David Dacko ? Malheureusement pas grand‑chose, à mon avis, puisque nous ne disposons ni de témoignage écrit, ni d’analyse, ni d’essai de cet ancien président. Et pourtant, tout ne peut pas être tout blanc ou tout noir dans ce parcours. Nous nous souvenons surtout de Dacko comme étant l’initiateur du premier putsch, faisant, en 1959, encercler l’Assemblée nationale par ses partisans venus de la Lobaye dans le but de contraindre les députés à rejeter une motion de censure à son encontre (Pierre Kalck1). Il passe également pour être la marionnette des Français qui l’ont ramené au pouvoir en septembre 1979. Le « Grâce à Dacko », ce sont les premières scènes de pillage d’anthologie qu’a connues la RCA, et surtout la ville de Bangui, et qui eurent lieu lors de cette intervention française baptisée « Opération Barracuda ». La situation anarchique et insurrectionnelle de la RCA en 1982, qui a servi de justification au putsch de Kolingba, c’est aussi le « Grâce à Dacko », slogan de ralliement des pilleurs. Dacko a, quelque part, compromis l’avenir de notre pays en remettant à deux reprises le pouvoir aux militaires (Bokassa en 1966, Kolingba en 1982), avec les conséquences que l’on sait. À son actif, il faut cependant mettre la première expérimentation de la démocratie multipartite en Afrique Centrale et l’organisation du séminaire national qui allait engendrer, quelques années plus tard, les conférences nationales souveraines africaines.
Jean‑Bedel Bokassa : ancien chef d’État, décédé à Bangui le 3 novembre 1996. Gabriel Dotté Badékara : ancien ministre d’État et député, décédé le 2 mai 2003 à Bangui. Édouard Fatrane : secrétaire de Barthélemy Boganda, décédé à Paris le 1er Avril 2003. Trois parmi tant de personnalités de premier plan qui sont parties sans laisser de témoignage écrit pour les générations futures. Combien de personnalités politiques ou acteurs économiques ont‑ils pris l’initiative d’écrire pour donner leurs avis et apporter leurs témoignages sur les (petites) histoires, et sur l’Histoire, de la RCA ? Pourquoi ce silence ? S’agit‑il d’un devoir de réserve ? Y a‑t‑il une loi du silence, une omerta centrafricaine qui interdirait à toutes ces personnalités de témoigner de leurs « parts de vérité » ? Et pourtant, Jean‑Paul Ngoupandé, philosophe, ancien ministre et idéologue du RDC (Rassemblement Démocratique Centrafricain), le parti unique de Kolingba, a écrit une Chronique de la crise centrafricaine de 1996‑19972, dans laquelle il fut impliqué en tant que Premier ministre. Le mérite que l’on reconnaît volontiers à l’ancien député de Dékoa serait plus grand s’il nous avait livré également son analyse de la période 1982‑1993, et plus particulièrement de son passé d’ancien haut dignitaire du régime Kolingba. Rappelons qu’il fut tout de même ministre de l’Éducation nationale et secrétaire général du RDC.
Comment reconnaître les mérites des uns et des autres si l’on ne peut disposer d’écrits ou de témoignages pouvant être vérifiés, complétés, contestés ou recoupés ? Le fait d’écrire pour relater et témoigner par rapport à une expérience permet de prendre du recul, d’analyser froidement, de tirer des leçons et surtout d’apporter des éclairages à certaines décisions prises dans le feu de l’action, « le nez dans le guidon ». Sur six chefs d’État depuis l’indépendance de la RCA, trois sont vivants – pour combien de temps encore ? – (Kolingba, Patassé et Bozizé) contre trois morts (Boganda, Bokassa et Dacko). Aucun des six, malheureusement, n’a établi de bilan ni d’inventaire. D’ailleurs, sur quelles bases auraient‑ils pu le faire puisqu’aucun, mis à part Boganda, n’a proposé un vrai programme pour la RCA. Kolingba et Patassé, ainsi que le président autoproclamé actuel doivent, dès à présent, se mettre au travail ou embaucher des « nègres » - noirs ou blancs, qu’importe. Cela relève de leur responsabilité vis‑à‑vis des générations actuelles et futures.
Je ne cherche pas à salir la mémoire du président Dacko. Son décès, grande perte pour la famille Dacko et pour la RCA, nous amène à nous interroger sur le bilan de nos dirigeants. Mon principal vœu pour cette nouvelle année est de voir les personnalités centrafricaines prendre la plume pour laisser leurs témoignages, pour nous tracer la voie, à l’exemple de Jean-Paul Ngoupandé. Je pense notamment, dans le désordre, à Abel Goumba (compagnon de Boganda, président du gouvernement, opposant et Premier ministre), Michel Adama‑Tamboux (compagnon de Boganda et ancien président de l’assemblée nationale), André Kolingba (unique général d’armée des FACA3, ancien président de la République et chef de parti politique), Ange‑Félix Patassé (ancien Premier ministre de Bokassa et ancien président de la République), Michel Gbézéra‑Bria (ancien Premier ministre de Patassé), Nestor Kombot‑Naguemon (ancien ministre de Bokassa et actuel ambassadeur de la RCA en France), Timothée Malendoma (ancien ministre de Bokassa, ancien premier ministre de Kolingba et ancien député), Henri Maïdou (ancien premier ministre de Bokassa), etc. Même les mutins et autres apprentis‑putschistes (Anicet Saulet, Mathurin Dokodo, Cyriaque Souké, entre autres...) devraient nous livrer leurs témoignages sur les épisodes dramatiques dans lesquels ils ont été impliqués.
Notre génération, et celles à venir, n’ont pas seulement un droit d’inventaire. Ayons bien conscience que nous avons le devoir d’exiger un inventaire. L’objectif n’est pas de faire une fixation sur le passé, mais bien de s’inspirer des erreurs passées - ou des réussites... - de nos « élites dirigeantes » pour progresser. Il nous faut faire comprendre à nos « élites » que cette culture d’objectifs et d’inventaire fait aussi partie de leur responsabilité. Diriger, c’est aussi proposer un programme et accepter d’en faire le bilan. Bilan sur le plan politique bien sûr, mais aussi sur les plans économique, social et culturel.
1 Pierre Kalck : Barthélemy Boganda, « Élu de Dieu et des Centrafricains », Éd. Sépia, 1995, ISBN 2‑907888‑58‑7 2 Éd. L’Harmattan, 1997 ISBN : 2‑7384‑5800‑9 3 FACA : Forces Armées Centrafricaines
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