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:: vendredi, le 6 février 2004 par: Christine Droillard

Faut-il craindre l'afro-dépression ?

On classait jusqu’à présent ceux qui se penchent, avec plus ou moins d’intérêt - voire d’intérêts -, sur le sort du continent africain, en deux espèces.

D’un côté les afro‑optimistes, qui se reconnaissent à leur air content et à leurs lunettes roses. « Tout va bien, merci, et d’ailleurs nous progressons, voyez vous‑même ! Le PIB a bondi de 1,2%... Oh, vous dites, la population a augmenté de 3% ? Mais ce n’est pas grave, ça ! L’Afrique est éternelle, de toute façon... »
De l’autre côté, les afro‑pessimistes, qui se remarquent par leur air sombre et leurs lunettes noires. « Cachez cette éclipse que je ne saurais voir... Encore un coup d’État ! L’Afrique est éternelle, de toute façon... »
Eh bien, on vient de découvrir une nouvelle espèce : l’afro‑dépressif, qui se caractérise par son air affligé, et qui porte des lunettes bleues. Le blues, cette musique jadis exportée, extirpée plutôt, d’Afrique, et qui a pris racine outre‑Atlantique, risquerait bien de revenir en force au bercail et de contaminer ceux qui, innocemment, voudraient regarder les vérités africaines en face.

Comment devient-on afro-dépressif ?

C’est assez simple. On regarde les chiffres (quelques progrès en économie, mais peut beaucoup mieux faire ; en démographie par contre, reste encore beaucoup à faire...), on regarde les conflits (la moitié des pays africains en connaissent, internes ou externes), on regarde les méthodes employées (corruption, aide liée, pillage des ressources naturelles et humaines), on regarde les hommes (les grands, prêts à tout pour prendre le pouvoir ou s’y maintenir ; les petits, qui souffrent de tant de maux qu’ils n’auront bientôt plus faim), on regarde les amitiés qu’on pense avoir (ceux qui sourient en cachant leur grand appétit), on regarde les unions qui se font et se défont (l’union fait la force, la question est de savoir de qui), on regarde les progrès accomplis (si, si, il y en a, les diasporas africaines sont partout dans le monde et réussissent...), on regarde le temps qui passe (bientôt un demi-siècle, c’est l’espérance de vie d’un Africain aujourd’hui, quelle coïncidence...), on regarde les libertés et la démocratie (pour cela, se munir d’une loupe vraiment très grossissante), on secoue bien en rajoutant quelques pincées d’exotisme (une petite réserve naturelle ou des requins), on regarde tout ça, donc, et... on s’effondre, inéluctablement atteint d’afro-dépression.

Les causes premières de l’afro‑dépression sont encore contestées. Stephen Smith, connaisseur, arpenteur, raconteur du continent, en détecte une appelée « négrologie », cette façon, peut‑être, de changer constamment de lunettes selon ce que l’on veut voir, ou ne pas voir. Cause qui fait dire à Smith que bientôt, il n’y aura plus d’Afrique éternelle. Comme Henri‑Blaise N’damas, lisez Stephen Smith, mais... sans lunettes !

L’afro-dépressif peut-il se soigner ?

Difficile de répondre « non » sans tomber dans l’afro‑pessimisme, état qui consiste finalement à se désintéresser, se désintéresser vraiment, en profondeur, du sort des Africains. Qui voudrait de ça ?
Donc, la réponse serait « Oui, bien sûr que oui... » ? C’est la réponse qui vous classerait automatiquement dans les afro‑optimistes, et qui est trop belle pour être vraiment vraie.
Alors, la réponse, c’est « Peut‑être ».
Peut-être que l’afro‑dépression se soigne... mais la cure est longue, complexe, parfois douloureuse, jamais évidente... Elle demande des efforts : du malade lui‑même, pour qu’il se prenne en mains, s’auto‑examine, sans complaisance et sans regretter les choses qu’il devra sans doute abandonner au cours du traitement, ces pudeurs et certaines de ces singularités qui paraissent premières, mais qui ne sont que des paravents commodes.
Efforts aussi des équipes médicales, nombreuses, attentionnées, parfois découragées, interrogatives, parfois hypocrites : fini de donner d’une main une pilule sucrée pour faire passer la potion amère - et rendez‑nous le flacon -, les traitements doivent donner des résultats visibles, et vite.
La cure n’est pas solitaire, elle ne peut pas l’être, car la maladie est contagieuse.
Les traitements seront donc collectifs, et on commencera par l’ossature : infrastructures, agriculture, nouvelles technologies... et avant tout, santé des populations au sein de leurs institutions. Bien vivre dans l’espace du continent, c’est être assuré d’y trouver stabilité et bonne gouvernance. Les gouvernants devront s’en assurer.

Dans l’espace africain gouverné vers le progrès, guérir de l’afro‑dépression, c’est concevoir en commun un projet de vie, et donc viabiliser le continent pour le rendre apte à abriter la vie. À cela, tous peuvent s’employer : du citoyen au gouvernant, par les engagements pris et tenus, chacun à son niveau. Certains - les futurs candidats aux élections centrafricaines en particulier - prendront sans doute des engagements : les respecteront‑ils, se demande Crépin Déma ?
Pour aider à sortir du cycle de l’afro‑dépression, on peut aussi compter sur des amis. Connus, ceux qui font le NEPAD et ceux qui le supportent, et dont parle Lionel‑Igor Beninga, ou moins connus, ceux qui regardent par exemple d’Espagne, et qui un jour se sont pris de passion pour l’Afrique.
Ceux-là montrent, certes chacun à leur manière, que l’afro‑dépression se guérit.

Il ne s’agit plus d’avoir eu, hier, l’Afrique éternelle.
Il s’agit d’avoir, demain, une Afrique. Tout court.
Aujourd’hui, il s’agit de faire l’Afrique.
L’Afrique ? Elle sera - si les Africains la font.
Alors... l’afro-dépression ?
Ça n’existe pas !


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