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:: lundi, le 1er décembre 2003 par: Christine Droillard

Changements de perspectives

... les perspectives de changement sont illusoires lorsqu'elles sont portées par un individu. L'appel à un autre grand dirigeant a toujours engendré une monstruosité de plus. L'Afrique a surtout besoin de se doter de principes qui ne reposent pas sur un individu.

Wolé Soyinka, Prix Nobel de Littérature, au Troisième Forum pour le développement de l'Afrique, Addis-Abeba, mars 2002

En RCA, à peine le Dialogue National clôturé, le Conseil National de Transition rejette, le 6 novembre 2003, le programme de politique générale du gouvernement Goumba, contraignant celui-ci à revoir sa copie. À Paris, parlant lors d'une conférence sur le NEPAD à l'UNESCO le 19 novembre, Thabo Mbeki rejette, devant une assemblée toute dévouée à la cause de l'Afrique, la vision d'infériorité associée habituellement au continent, et invite les peuples africains à s'organiser pour prendre - enfin - leur destin en main.

Deux rejets, deux ruptures

Si l'on peut voir dans le rejet intervenu en Centrafrique une simple lutte politique en vue de futures élections - lire à ce sujet la rubrique Opinion de Crépin Déma -, et si le discours de Thabo Mbeki, dont Lionel Igor Beninga fait le compte rendu en page 7, peut aussi être vu comme la reprise en main par le Président sud‑africain du NEPAD après sa fusion avec le Plan Omega d'Abdoulaye Wade, on peut essayer analyser l'un et l'autre des événements sur un autre plan, celui du changement.

C'est un grand changement en effet que, pour la première fois depuis près d'une dizaine d'années en Centrafrique - le précédent étant la motion de censure du gouvernement de Jean-Luc Mandaba en 1995, contraignant le Premier ministre à la démission -, un gouvernement se heurte de cette façon à un non d'une assemblée de conseillers. C'est une rupture avec l'attitude généralement réservée des élus politiques par rapport aux actions des gouvernements. En disant non au programme, les conseillers du CNT ont non seulement souligné que le gouvernement, encore perçu comme celui d'un seul homme - le Premier ministre Abel Goumba - dépassait les limites de temps fixées pour la période de transition, mais ils ont aussi demandé que les mesures proposées soient revues, dans l'optique d'un programme d'urgence.
Faisant preuve de la même défiance envers la chose politique, les délégués du DN avaient déjà réclamé une refonte du gouvernement, le suspectant, à tort ou à raison, d'avoir été constitué dans l'intérêt de certains. Ils avaient alors entamé la rupture avec l'acceptation sans réelles conditions du discours politique, bien qu'accordant, dans l'esprit de la réconciliation que chacun souhaite, leur pardon aux anciens responsables.
Sous les régimes précédents, Assemblée nationale et gouvernement se confondaient plus ou moins dans l'esprit du citoyen ; chaque changement de régime, ou plutôt, chaque changement d'homme au pouvoir, entraînait son lot de changements aux échelons inférieurs : nominations aux postes de préfets, sous‑préfets, aux postes de direction des entreprises publiques, et même au sein de départements techniques a priori peu liés à une politique politicienne. Le rejet global de la chose politique, personnifiée par le gouvernement, et concrétisé par le rejet du programme par le CNT, marque peut-être le début d'une nouvelle ère en Centrafrique : demain, il s'agira de définir des mesures plus concrètes, plus ciblées, plus proches des citoyens. Le président Bozizé l'a peut-être déjà compris, puisqu'il a nommé des ministres résidents dans les régions.

Faut-il croire que les Centrafricains, tous les Centrafricains, auront demain un rôle plus important dans la définition de leur avenir ? On ne peut que le souhaiter, et les tentatives d'organisation de la diaspora centrafricaine, qui font l'objet de l'Idée d'Henri-Blaise N'damas, sont un autre signe de cette ré‑appropriation de leur destin par les Africains. On demande à l'État d'être réellement efficace, on lui demande aussi d'écouter toutes les voix, et l'on souhaite tavailler tous ensemble au développement national.
C'est ce que Thabo Mbeki a exhorté les Africains à entreprendre : par la réalisation de projets unificateurs et véritablement moteurs de changement, par, surtout, la remise en question de comportements d'infériorité profondément intériorisés par les populations et les chefs d'État africains, et par la demande d'une relecture de l'histoire coloniale et post-coloniale du continent.
Il reste que les institutions mises en place doivent permettre ces ruptures, ces changements. Il est de la responsabilité des autorités de transition de les adapter, si elles s'avèrent inefficaces, dans l'optique de cette libération tant souhaitée, et non dans une logique purement politicienne.


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